Remarques sur les rapports entre l'église catholique et la science.

Les rapports de l'église catholique avec la science sont suffisammemnt anciens et complexes pour que je limite mon propos à un nombre restreint de réflexions. Les sciences, telles qu'elles nous permettent de comprendre le monde aujourd'hui, ont bénéficié des travaux de grands précurseurs, tels Ibn Kaldoun, Galileo Galilei, René Descartes, Gottfried Leibnitz ... , avant de prendre leur essor vers la fin du 19ème siècle. Elles sont fondées sur un processus dit " hypothético-déductif " : toute connaissance scientifique procède d'une hypothèse que l'expérience doit vérifier. En outre, elles admettent des degrés d'incertitude au sein de leurs démarches heuristiques, que ce soit dans le domaine physique ( par exemple la relation d'Heisenberg ) ou dans le domaine humain ( la variabilité du sujet étudié ) ainsi que des limites aux connaissances acquises ( le mur de Planck, la logique ultime ). Il faut encore savoir qu'incertitudes et limites fluctuent car elles sont elles-mêmes objet de recherche et de dépassement.

C'est dans ce contexte épistémologique que l'église catholique entend " dialoguer avec la science ", intention maintes fois affirmée par les cardinaux Paul Poupard et Joseph Ratzinger depuis les années 1990. Certes le temps où l'église imposait sa conception théologique du monde est révolue ( l'affaire Galilée ), mais je reste perplexe devant la notion de dialogue aujourd'hui avancée par une institution qui reste empêtrée dans une précaution voire une circonspection contestable vis-à-vis des connaissances scientifiques.

 

 

 

Vers la fin du 19ème siècle la Raison était devenue le registre du rationnel, les Rêves celui de l'imaginaire et les Perceptions Obscures celui de l'inconscient. Jean Charcot poursuivait ses recherches à la Salpêtrière et Sigmund Freud venait l'écouter. Au cours des décennies suivantes Gaston Berger, Jean Piaget, John Watson et tant d'autres allaient fonder et développer la psychologie moderne.

Dans un domaine proche, Auguste Comte, Emile Durkeim, Max Weber ... permettaient à la sociologie d'accéder au statut de démarche scientifique. Puis de nombreuses écoles virent le jour, animées tant en Europe qu'en Amérique du Nord par d'illustres chercheurs ( Georges Gurvitch, Vilfred Pareto, Robert Merton, Pierre Bourdieu ... ).

Quel a été ( et quel est ) le rapport de l'église catholique à ces démarches (la psychologie, la sociologie et, plus largement, les sciences humaines) dont le caractère scientifique se constituait pour être aujourd'hui indiscutable ? La même question peut être posée en ce qui concerne les sciences physiques ...

 

Dès les années 1900 Albert Einstein élaborait la théorie de la relativité et Max Planck fondait la physique quantique. Quelques années plus tard Louis de Broglie proposait la mécanique ondulatoire. Les bases de la physique moderne, pour la compréhension des phénomènes de part et d'autre de l'échelle humaine (atomiques ... cosmologiques ), avec le support d'outils mathématiques de plus en plus complexes, étaient posées. Sont ensuite intervenues des recherches plus spécialisées, telles la physique nucléaire et la radio-astronomie.

Il faut joindre à cette extraordinaire aventure des sciences dites fondamentales celle de la biologie et de toutes les démarches heuristiques concernant les êtres vivants.

Je reviens maintenant à la question posée : quel a été ( et quel est ) le rapport de l'Eglise à cette grande aventure scientifique ? Cela a très mal commencé ( ou s'est très mal poursuivi ) : alors qu'Albert Einstein et Sigmund Freud étaient en plein travail, le pape Pie X condamnait avec véhémence le modernisme.

 

Il en fut ainsi pendant des décennies jusqu'au Concile Vatican II. Et l'on sait combien il fut difficile au pape Jean XXIII de faire admettre l'aggiornamento de l'église catholique à son gouvernement, la curie de l'époque. Or il faut bien se rendre compte que cinquante années plus tard la même tentation ressurgit, certes atténuée et exprimée sous d'autres vocables mais toujours latente.

Les incertitudes et les limites inhérentes à toute démarche scientifique sont utilisées par ceux qui veulent placer la raison et la foi dans un rapport direct. Ainsi les insuffisances des sciences démontreraient-elles un au-delà. Ce concordisme est exploité par des personnes qui occupent des postes clés ou des situations de porte-parole dans l'église afin que le rapport entre religion et science soit un dialogue d'égal à égal.

Evidemment, de tels propos juxtaposant "les certitudes offertes par la Révélation" et le caractère "provisoire et incertain" de la recherche scientifique est inacceptable pour un homme ( une femme ) de science parce que la certitude et l'incertitude dont il est ici question n'ont ni une nature ni un contexte comparables.

D'autres argumentations sont développées, telles le téléologisme, le finalisme néo-teilhardien, le créationnisme et le principe anthropique pour faire admettre in fine que, même si la religion et la science sont des chemins de connaissance essentiellement différents, l'un et l'autre apportent des connaissances dont le caractère est complémentaire et implique un dialogue. Or c'est ici que ma condition de clerc et mon passé d'universitaire me poussent à réagir. Je suis convaincu, avec beaucoup de théologiens, de la différence fondamentale entre ce que fait connaître la religion et ce que fait connaître la science, mais je ne peux pas admettre, comme de nombreux scientifiques, qu'un dialogue d'égal à égal, puisse s'instaurer.

 

Que la lumière soit déviée par la gravitation, Albert Einstein l'a prévu et l'expérience physique l'a ensuite prouvé. Que l'Esprit, Dieu qui se donne, vienne en chaque être humain, le Christ le dit et l'expérience spirituelle le prouve à celui qui croit.

Le seul point commun à ces deux évènements, c'est moi en tant que personne qui les pense réels. Pour le reste ils sont totalement irréductibles l'un à l'autre : l'Esprit n'a rien à voir avec le phénomène électromagnétique et ce qui peut interagir avec lui n'a rien à voir avec les ondes gravitationnelles. Et pourtant je suis capable de lire et de croire que Dieu est lumière et que le mal est pesant.

Là où science et religion peuvent se rejoindre, au sens de se tendre paradoxalement l'une vers l'autre, est le psychisme de la personne, dans la mesure où cette personne peut à la fois raisonner et croire, et s'en bien porter. Ce ne sont ni les congrès de scientifiques ni les conclaves de clercs, ni les écrits plus ou moins virulents des uns et des autres qui feront avancer l'intelligence de ce rapport.

Mon humble avis consiste en un souhait : que l'église catholique prenne connaissance des découvertes scientifiques au fur et à mesure qu'elles adviennent puis y réfléchisse afin que le lien ( dont elle est, avec d'autres églises, responsable ) entre le monde dit par la science et la parole dite par Dieu révèle l'extraordinaire beauté de l'univers.

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" Les modernistes ne ruinent pas seulement la religion catholique, mais comme nous l'avons déjà dit, toute religion " ( encyclique Pascendi, 1907 ).

Des hommes de science, personnalités humanistes et ouvertes, furent alors contraints au silence, privés de publication ou déplacés dans la mesure où ils étaient aussi des clercs catholiques ( Alfred Loisy, Lucien Laberthonnière ).

 

" La science consciente de ses propres limites et de son caractère provisoire, incertaine quant à sa capacité d'accéder à la vérité des choses et certaine seulement quant à la possibilité de leur falsification, se trouverait dans de meilleures conditions pour s'ouvrir aux certitudes offertes par la Révélation".

Ainsi s'exprimait en 1994 Giuseppe Tanzella-Nitti dans un écrit intitulé "Culture Scientifique et foi chrétienne", repris par Paul Poupard dans le livre "Après Galilèe, science et foi : nouveau dialogue". Giuseppe Tanzella-Nitti a enseigné dans la faculté de théologie de la Sainte Croix à Rome et Paul Poupard est cardinal à la curie.