Et que dire des non-dits et des manoeuvres pour que le peuple de Dieu n'ait pas connaissance de faits qui pourraient nuire ( du moins la hiérarchie le pense-t-elle ) à l'image de l'institution ! Le 8 septembre 2001, le responsable de " la congrégation pour le clergé " au Vatican ( le cardinal Castrillon de Hoyos ) félicitait l'évêque de Bayeux ( Pierre Pican ) pour ne pas avoir fourni à la justice française le nom d'un prêtre pédophile exerçant dans son diocèse. Voici un extrait de la lettre dont la copie fut envoyée à l'évêque français:
" Excellence Révérendissime,
je vous écris en tant que Préfet de la Congrégation pour le Clergé, chargé de collaborer à la responsabilité du Père commun sur tous les prêtres du monde. Je vous félicite de n'avoir pas dénoncé un prêtre à l'administration civile. Vous avez bien agi, et je me réjouis d'avoir un confrère dans l'épiscopat qui, aux yeux de l'histoire et de tous les autres évêques du monde, aura préféré la prison plutôt que de dénoncer son fils-prêtre .........
.......... Cette Congrégation, pour encourager les frères dans l'épiscopat dans ce domaine si délicat, transmettra copie de cette missive à toutes les conférences d'évêques. En vous assurant encore ma proximité fraternelle dans le Seigneur, je vous salue avec votre auxiliaire et tout votre diocèse. "
Le pouvoir d'une organisation qui s'oppose à celui de la justice d'un pays au sujet d'un crime avéré est-il un pouvoir acceptable ? Quant à l'organisation elle-même, son fondateur n'a-t-il pas condamné avec la plus grande rigueur ce type de crime : " Si quelqu'un scandalise l'un de ces petits, il serait préférable pour lui d'être englouti dans la mer avec une meule de pierre attachée à son cou" ( Mathieu 18,6 ; Luc 17,2 ; Marc 9,42 ).
Cette vision romaine du monde et la manière infatuée de faire église se répand dans le tissu ecclésial depuis plusieurs années. Je ne suis certes pas le seul clerc à ressentir ce développement comme la généralisation de freins voire d'obstacles à l'esprit du concile Vatican II. Le pape, la curie, la plupart des évêques récemment nommés (par le pape) ainsi qu'une proportion notable des jeunes prêtres envoyés aujourd'hui dans les paroisses sont les artisans de cette mise en oeuvre. Les catholiques nostalgiques d'un passé où l'Eglise avait rang de pouvoir sont loin d'être majoritaires mais ils soutiennent la tendance, certains véhémentement. Ils la considèrent comme une page de l'histoire de l'Eglise qui doit recouvrir et estomper l'ouverture au monde des pères conciliaires de Vatican II.
A ce propos j'ai eu le bonheur de rencontrer et de suivre pendant quelques années l'un d'entre eux, Gabriel Matagrin, alors évêque de Grenoble. Il n'aurait pas apprécié de voir envoyés en Isère ces jeunes prêtres, col romain et habit sombre, ressemblant à des managers sans expérience, fiers de leur statut et sûrs de leur avenir. Il en est pourtant quelques uns. Ils énoncent volontiers ce à quoi le pape et la curie exhortent ces temps-ci et ils suscitent finalement la déconvenue de la majorité de leurs frères plutôt que la joie d'être catholiques. Les vieux prêtres, eux, sont éminemment conciliaires. Ils soutiennent encore pour quelques années la pyramide des âges mais ils se rendent compte que le mouvement conservateur qui se développe fait courir un risque non négligeable à cette église humble et ouverte au monde dont ils ont été les artisans depuis plus de quarante ans. Cela les inquiète beaucoup. L'un d'eux m'a dit à ce sujet une parole remarquable ...
" Le dirigisme n'est pas compatible avec l'Evangile. Cela gêne ceux qui exercent du pouvoir dans l'Eglise ... Et ils ont tendance à en ignorer l'exigence. Mais ceux qui n'ont pas le pouvoir ... le peuple de Dieu ... le savent bien ... Et ils ont tendance à ignorer ceux qui prétendent les diriger pour se fier plutôt à l'Evangile ... c'est-à-dire à ce que leur dit Jésus. En ce qui me concerne, j'ai toujours agi sur place indépendamment des directives romaines. J'ai été ordonné en 1963 ... Oui, j'ai toujours eu la conviction que le dirigisme , la prétention du pouvoir, était incompatible avec l'enseignement de Jésus".
" L'église n'est pas une démocratie". Cette réponse est souvent donnée aux questions posées. Mais je n'ai pas trouvé de réponse à cette question-ci : " Quel pouvoir serait le meilleur serviteur de l'Evangile ? ".
Dans les églises locales, l'évêque est le maître à bord, même s'il est entouré de conseils car il a des liens privilégiés avec leurs membres ( nominations et dépendances hiérarchiques ). Il faut cependant reconnaître que les laïcs (en majorité des femmes) ont un rôle important, même si un prêtre n'est jamais loin hiérarchiquement. Les diacres, peu nombreux, ne sont généralement pas impliqués dans ces rapports de pouvoir.
Au sommet de l'institution, l'exercice du pouvoir utilise des champs d'une grande complexité, mais son schéma directeur est celui d'une gérontocratie masculine qui se formalise d'une façon très particulière : nulle part ailleurs dans le monde il est question de cardinaux, de dicastères, de soutanes, de langue latine, de conciles, d'encycliques et de motu proprio. De tout cela émane une étrangeté, au sens premier du terme, qui ne facilite certainement pas une ouverture au monde, celle qui est pourtant caractéristique des paroles et des gestes de Jésus.